CHEZ NOUS, UNE FEMME ENCEINTE NE MANGE JAMAIS D'ŒUFS… Quand les croyances de nos grands-mères rencontrent les recommandations actuelles sur l'alimentation pendant la grossesse. « Si tu manges des œufs, ton enfant deviendra voleur… »
Au marché d’Adjamé, un geste arrêté net
Le marché d’Adjamé est déjà en pleine effervescence. À huit heures du matin, les parfums de poisson fumé, de bananes plantains, d’épices et de légumes frais soigneusement empilés sur les étals se mêlent dans les allées. Clarisse avance lentement.
À vingt-neuf ans, elle est enceinte de près de cinq mois de son premier enfant. Son ventre commence enfin à s’arrondir. Elle pose instinctivement une main dessus chaque fois qu’elle marche, comme pour protéger ce petit être qui grandit en elle.
Son panier se remplit peu à peu : épinards, gombo, aubergines africaines, poisson frais et quelques mangues. Puis son regard s’arrête sur des plateaux d’œufs soigneusement alignés. Ils sont gros. Bien frais. La vendeuse lui sourit.
— « Ma fille, prends-les aujourd’hui. Ils viennent juste d’arriver ».
Clarisse sourit à son tour. Depuis quelques semaines, sa sage-femme lui répète de veiller à ses apports en protéines. Les œufs figurent justement en tête de sa liste. Elle tend la main.
— « Donnez-moi une douzaine… »
Elle n’a pas le temps de terminer sa phrase. Une autre main retient doucement son bras.
— » Pose ça immédiatement ! »
Clarisse se retourne. C’est sa grand-mère, Maman Akissi : soixante-quinze ans, le foulard noué sur la tête, le pagne impeccablement attaché et, cette fois, un regard étonnamment sévère.
— « Tu es enceinte. Pourquoi veux-tu acheter des œufs ? »
Clarisse rit.
— « Parce que j’ai envie d’en manger, Mémé. »
Sa grand-mère, elle, ne plaisante pas.
— « Chez nous, une femme enceinte ne mange jamais d’œufs. Jamais ! »

« Ton enfant deviendra voleur » : une phrase qui traverse les générations.
Autour d’elles, plusieurs femmes ralentissent. Certaines sourient. D’autres hochent la tête, comme si cette règle allait de soi. Clarisse, elle, semble amusée.
— « Quoi, Mémé ? Pourquoi ? »
Sa grand-mère répond sans hésiter, comme si cette explication lui avait été transmise des centaines de fois.
— « Parce que ton enfant deviendra voleur. »
Clarisse éclate de rire, mais personne d’autre ne rit. Au contraire. Une autre vendeuse intervient à son tour.
— « Chez nous aussi, on dit ça. »
Une troisième ajoute :
— » Ma mère disait qu’un enfant dont la maman mange beaucoup d’œufs pendant la grossesse devient gourmand. »
Une autre affirme qu’il parlerait trop et ne saurait garder aucun secret. Clarisse les écoute avec curiosité.
Les raisons changent, mais l’interdit reste le même. En quelques secondes, Clarisse découvre qu’une simple douzaine d’œufs peut contenir toute une bibliothèque de croyances.
Ce n’est pas seulement une histoire d’œufs.
Sur le chemin du retour, Clarisse repense à sa grand-mère. Maman Akissi l’a élevée. Elle lui a appris à cuisiner, à tresser ses cheveux, à prier et à respecter les anciens. Jamais elle ne chercherait volontairement à lui donner un mauvais conseil. Alors, pourquoi cet interdit ? Et pourquoi les œufs ? Arrivées à la maison, Clarisse ose poser de nouveau la question.
— « Mémé… Tu crois vraiment qu’un simple œuf peut changer le caractère d’un enfant ? »
La vieille dame s’assoit sous le manguier de la cour. Elle garde le silence quelques instants, puis finit par répondre.
— » Ma fille… Quand j’étais petite, personne ne nous expliquait les choses comme aujourd’hui. Lorsque notre mère nous disait : “Une femme enceinte ne mange pas d’œufs”, nous ne demandions jamais pourquoi. Plus tard, on nous racontait que les enfants dont la mère avait mangé des œufs pouvaient devenir voleurs, insolents ou trop bavards. Je ne sais pas d’où venait cette croyance. Mais je sais une chose : à l’époque, nous obéissions. C’était ainsi. La peur de désobéir faisait le reste. »
Clarisse reste silencieuse. Pour la première fois, elle comprend que sa grand-mère ne parle pas avec certitude. Elle transmet simplement ce qu’on lui a appris et le répète comme un héritage, comme une vérité.
Au repas de famille, chaque région raconte ses interdits.
Le soir venu, toute la famille est réunie autour du repas. Au menu : sauce feuille, riz et poisson braisé.
Yannick remarque immédiatement que son épouse est inhabituellement silencieuse.
— « Qu’est-ce qu’il y a, chérie ? »
Clarisse sourit timidement : « Aujourd’hui, j’ai voulu acheter des œufs au marché… »
Toute la table éclate de rire. Avant même qu’elle ne termine sa phrase, chacun semble déjà connaître la suite.
Son beau-père prend la parole. « Ah… les œufs ! Chez nous aussi, c’était interdit. »
Sa belle-mère renchérit : « Moi, on m’interdisait même les escargots ».
Une tante raconte qu’on lui avait défendu les bananes jumelles. Un oncle se souvient qu’au village, certaines femmes évitaient complètement les arachides. En quelques minutes, le repas se transforme en véritable voyage à travers les traditions familiales de chacun. Chaque région possède ses interdits. Chaque famille, ses certitudes.
Clarisse écoute. Elle sourit. Mais une question continue de tourner dans son esprit : toutes ces croyances sont-elles réellement d’un danger pour le bébé… ou racontent-elles autre chose ? Une histoire plus ancienne, une époque différente, une Afrique où chaque aliment avait une valeur particulière.
Clarisse choisit de comprendre avant de juger.
Cette nuit-là, avant de s’endormir, Clarisse prend une décision. Lors de son prochain rendez-vous prénatal, elle posera toutes ses questions à sa sage-femme. Non pas pour prouver que sa grand-mère a tort, mais pour mieux comprendre.
Comprendre pourquoi ces croyances traversent les générations. Comprendre ce qui relève de la tradition et ce que les connaissances scientifiques permettent d’établir aujourd’hui. Car, au fond, une question mérite toujours mieux qu’un simple : « On a toujours fait comme ça. »
Œufs et grossesse : que disent les recommandations actuelles ?
Les recommandations françaises n’interdisent pas les œufs pendant la grossesse. Ils peuvent s’intégrer à une alimentation variée et apportent notamment des protéines mais les consommer bien cuits. Cette précaution contribue à réduire le risque d’infection alimentaire. L’ANSES rappelle que les salmonelles peuvent être présentes dans les œufs et les préparations à base d’œufs crus ou insuffisamment cuits.
En pratique, pendant la grossesse :
- privilégiez des œufs dont le blanc et le jaune sont bien cuits ;
- évitez les préparations contenant des œufs crus ou peu cuits ;
- lavez-vous les mains et nettoyez les ustensiles après tout contact avec des œufs crus ;
- respectez les conditions de conservation indiquées sur l’emballage ;
- demandez conseil à une sage-femme, un médecin ou un diététicien en cas de doute ou de situation particulière.
À retenir. Aucune donnée scientifique n’établit de lien entre la consommation d’œufs pendant la grossesse et le caractère futur d’un enfant.
Ce que l’histoire de Clarisse nous enseigne.
Cette histoire ne parle pas uniquement d’œufs. Elle parle de nos familles, de nos grands-mères, de nos Cette histoire ne parle pas seulement d’œufs. Elle raconte nos familles, nos grands-mères, nos traditions et ces paroles transmises de génération en génération, sans que l’on en connaisse toujours l’origine. Certaines croyances sont nées du désir de protéger ; d’autres reflètent des réalités économiques ou sociales qui ont évolué.
Avant de les juger, il est essentiel de les écouter et de les replacer dans leur contexte. Car, au-delà des différences entre les générations, l’intention reste souvent la même : protéger la vie, prendre soin des futures mamans et offrir le meilleur aux enfants à naître.
Les connaissances scientifiques actuelles ne nous demandent pas de renier les savoirs transmis avec amour. Elles nous aident à les questionner, à distinguer les traditions des recommandations fondées et à faire dialoguer la mémoire avec la connaissance.
Construire des ponts plutôt que des murs, c’est respecter cet héritage tout en faisant des choix éclairés. Lorsqu’il s’agit de la santé de la mère ou du bébé, ces choix doivent s’appuyer sur des informations fiables et, si nécessaire, sur l’avis d’un professionnel de santé.